vendredi 2 février 2007

Une nuit d'ennui

Je posais ma main sur mon cou. Sur le côté. Je sentais le sang circuler, mon pouls battre. Je sentais comme un potentiel d'art si j'arrivais à trouver la force de me trancher la gorge. Mais le hic, c'est que j'aimerai rester entière. Sans faille, sans blessure. Ca me fait penser à un morceau de cadavre frais qui, à peine arracher à son propriétaire, se transporte, se love, se déploie dans ma gorge. Ca me donne faim de voir tout ce sang par terre. Je crois même que ça m'excite
Lorsque je le vois, je sens l'animal m'envahir. J'aimerai avoir les dents assez aiguisées pour les lui planter dans la chair. J'aimerai le regarder mourir en buvant son sang. J'aimerai sentir son sang exister à travers moi.
J'en ai barbouiller partout sur mon mur. Partout sur le miroir. Ca donne une belle ambiance je trouve. Tout rouge et jaunâtre. On se croirait dans ces scènes macabres et glauques de films soit-disant intellos qui se révèlent seulement être des films à gros budgets pour des moutons qui se prétendent cinéphiles avertis. C'est beau la naïveté dans le coeur de celui qui croit. On en mangerait. Enfin moi réellement.
Je me rappelle hier soir, lorsque je marchais dans les rues, me couvrant le visage avec mes cheveux, je ne voulais pas qu'ils me voient. A travers mon regard, la traduction de leurs lignes dans ma tête, j'avais envie d'eux. Il y avait ce jeune homme qui attendait sa promise, laide qui plus est, mais sa promise quand même. J'aime beaucoup son visage et ses vêtement qui flottent avec le vent. Surtout son manteau. Son long manteau. J'en veux un comme ça. Comme cette peau si claire et si parfaitement nettoyée et mise en valeur. C'est vrai qu'on en mangerait.
Cette place est si grande et si ouverte qu'on peut voir absolument tout le monde. On peut espionner tout le monde. C'est ça le plus excitant, espionner et l'être également. On se croirait dans une maison d'échangisme. Tenter de croiser le regard de celle en qui on enfoncera son humeur. Sur cette place, c'est pareil. Tout le monde se regarde sans se voir et s'envie. Mais tous attendent quelqu'un. Mais s'il ne vient pas... S'il ne vient pas, il reste le grand méchant loup.
Le jeune homme l'attend, encore et encore et il s'énerve. Il s'en veut d'avoir tant espérer. C'est beau la trahison. La trahison se paie, mon ami. Souvent plus cher que le prix que tu as misé pour l'accomplir. Et le résultat, c'est la vengeance aveugle et puérile. La vengeance cruelle et brute.
Son regard, je l'ai capté. Il sera mien ce soir. Il suffisait de quelques secondes et j'avais déjà sa main dans la mienne, le guidant vers une ruelle menant à un appartement vide dont j'avais subtilisé la clef.
Son parfum dans l'air, ma main sur son torse, nos regards l'un dans l'autre. Et la musique qui venait du quatrième étage. Une violoniste qui jouait sur la musique de sa chaîne Hi-Fi. J'ai enfoncé ma douleur dans sa gorge. Mes doigts sur son cou, se baladant dans ses cheveux. L'excitation ne m'aidait pas à tenir debout, bien au contraire. Il m'a fait basculer par terre. Il m'a demandé mon prénom. Quelle naïveté, lui dis-je, crois-tu réellement que tu aies besoin de savoir qui je suis pour que je t'emmène au septième ciel ? Le principe de ne pas se donner à un inconnu. Ta main dans la mienne, chéri, tu étais déjà fini.
Hier soir, sur le sol, des preuves, nos ADN partout. Les tâches de rouge sur les tâches de blanc. J'emporte avec moi le cœur de l'abandonné. Ca lui apprendra à la promise de ne pas se pointer quand on le lui demande gentiment.
J'ai réellement bon goût, cette veste me va très bien. Comme taillée sur mesure, juste pour moi. Les vestiges matériels des ballades nocturnes rendent la vie bien plus jolie. La vie et moi bien sûr.

mardi 23 janvier 2007

Alors qu'il ne bouge pas...

C'est un coup d'Alexandre. Ou peut-être même de Sarah. Ils étaient jaloux. C'est forcément eux. Ils ne pouvaient pas supporter qu'elle m'arrache à eux. Qu'on ne soit plus tous les trois, qu'elle existe, que je l'aime, qu'elle m'aime aussi, que je ne la massacre pas comme les autres. Alexandre ne comprendra jamais ce rapport à l'autre et Sarah... Sarah... Mais qu'est-ce qu'on pourrait bien lui demander de toutes façons, elle qui n'a jamais aimé que sa petite personne. Ca l'arrangeait bien de nous suivre, elle est encore plus pourrie de l'intérieur que nous. Je suis sur que c'est elle qui l'a tué. Elle qui a organisé tout ça. Elle qui m'a trahi. Elle a sûrement pensé que c'est moi le traître. Mais comment a-t-elle pu imaginer un plan aussi horrible ? A qui elle a fait des avances ? Qui a-t-elle manipulé pour nous faire venir dans cette chambre là ? Comment elle savait ? Elle aurait joué avec notre inconscient à tous les deux ? A moi et ma ... Marla ? Je n'arrive pas à imaginer qu'elle ait pu faire une chose pareille. Mais si elle croit, cette petite garce, que parce que les liens du sang nous unissent je vais l'épargner, elle se trompe. Je vais la liquider au sens propre du terme. La réduire à néant. La faire bouillir dans de l'acide, la faire bouffer par les porcs,... En fait, il faudrait trouver une mort affreuse et sadique, à la hauteur de son génie et de sa perversion. Histoire de lui rendre hommage. Je pourrai faire ça avec Alexandre. Il aura des difficultés mais il le fera. Parce qu'après tout, elle n'est pas comme nous. Elle ne vient pas de la même souche. Elle est une copie. Il faut se préserver. Alors je verrai avec Alexandre pour la finir lorsque j'en aurai assez de la torturer. Cette salope...

lundi 22 janvier 2007

Durant la pluie...

C'était un jour pluvieux. Ils étaient tous les trois à la maison, leurs parents étaient en bas, dans le salon ou à la cuisine. Ils étaient dans la chambre d'Hadrien. Alexandre lisait, Sarah regardait par la fenêtre, assise le long du rebord creusé dans le mur pendant que leur frère dormait en position fœtal dans son lit. C'était l'après-midi. Hadrien avait enfin réussi à s'endormir.

Sarah contemplait les gouttes de pluie tomber sur la vitre juste en face d'elle. Elle ne regardait pas au-delà. Elle réfléchissait. Les soucis s'installaient, le malaise aussi et le sentiment d'impuissance qu'elle avait connu enfant. Elle ressentait à nouveau la peine même si ce n'était pas la sienne. Elle n'aimait pas ce sentiment humain. D'ordinaire, ça la mettait hors d'elle et venant des autres, elle le qualifiait de faiblesse suicidaire.

Alexandre était en quête de concentration. L'empathie qui le liait à son frère jumeau le tuait parfois. Lire aurait presque été le seul moyen pour lui de se détacher de lui sans le quitter réellement. Il fixait cette page depuis presque dix minutes. La même ligne et frénétiquement revenir au même mot, au début de cette même phrase, en haut de cette même page. Et avancer son regard, lire à syllabes détachées dans sa tête, faire vibrer les sons jusqu'à comprendre. S'évader. Non, pas par là. Pourquoi tu penses à ça mon vieux, reviens sur cette page.

Le livre vole à travers la pièce.

- Viens avec moi.
- Non, je veux rester là.
- Il a pas besoin de nous, il dort et faut que j'te parle.

Elle regarde Hadrien, le visage bouffi, les yeux gonflés et rouge, elle pose son regard sur Alexandre, debout, à la porte. Elle acquiesce.

Ils descendent les escaliers après avoir refermé la porte avec soin. Ils croisent leur mère. Elle demande où est le troisième. Il dort, il est souffrant mais rien de grave, pas besoin d'aller l'embêter, ils reviennent dans un moment, ils vont derrière.

- Elle est où ?
- Qu'est-ce que j'en sais ?
- Putain. Tu crois qu'il l'a tué ?
- Non, je pense pas.
- Mais alors quoi ?
- J'en sais rien ! Je te rappelle que j'ai beau être plus maline, je suis pas voyante ! J'peux pas deviner dans les brins d'herbes !
- Qu'est-ce qu'on fait ?
- On va retourner avec lui, on va attendre qu'il se sente assez mieux pour parler et on avisera. Là, on sait que dalle.
- Il a dit quoi quand tu l'as vu ?
- Il a juste dit qu'il l'avait perdue. Mais ça peut vouloir dire pleins de choses. J'étais paniquée moi. D'habitude, il prend le temps de se changer avant de rentrer et là, il pleurait et il était couvert de sang. Je sais même pas à qui il est ce sang ! Je sais même pas ce qui s'est passé. Je comprends pas comment Hadrien a pu devenir du jour au lendemain aussi détruit que ça. Je comprends pas. J'essaie de rester calme mais je comprends pas. Et j'ai peur pour nous.
- Ouais, je me doute.
- Non, t'en sais rien. Et si c'était encore un jeu et que ça avait mal tourné ? Il va arrêté ? Il va nous balancer ? Avoir des états d'âme ?
- Ta gueule.
- Alexandre, regarde moi. On peut pas deviner ce qu'il a dans la tête.
- Tu te rends compte de ce que tu dis ?
- Attends. Ce que je veux dire c'est qu'il faut y penser mais j'oublie pas que c'est notre frère. Et là, en l'occurrence, il a besoin de nous. Mais je ne sais pas quoi faire concrètement. J'ai peur pour lui d'abord mais forcément, à force de tout retourner dans ma tête, je pense à nous.
- Moi j'arrête.
- Tu quoi ?
- Je l'attends. J'attends qu'il revienne.
- De quoi tu parles ?
- On verra bien.

Le regard s'égarant sur ses pieds, Alexandre parlait désormais tout seul. Sarah le tira par le bras pour retourner dans la chambre de leur frère.


Hadrien n'arrive pas à oublier. Hadrien n'arrive pas à faire avancer l'intrigue. La cassette est bloquée sur la chute. Ca fait tellement mal. La chute. Je ne l'ai même pas vue.

lundi 8 janvier 2007

Entracte

Le temps coule, les nuages continuent leur chemin et nous, nous avançons encore et encore à reculons. T'en as pas marre de ne pas savoir où tu vas ? Parce qu'en ce moment, je le sens que ma planète a du mal à tourner. Hadrien me le fait sentir. Il souffre réellement en moi. Il hurle tout ce qu'il peut en espérant que ça la ramènera mais il sent bien qu'il n'y peut rien.
Dis moi juste une chose, est-ce qu'on s'en sortira ? Tu peux vraiment me faire cette promesse ? Celle d'un espoir futur, d'une résolution presque heureuse, d'un avancement ? J'en suis presque à souhaiter une tuile. Hadrien regrette. Sarah espère et Alexandre ne comprend pas. Je ne comprends pas. Tu pourrais m'aider à comprendre ce qui m'arrive ? Pourquoi ces gens ont élus domicile dans ma tête ? Pourquoi Hadrien a affecté mon coeur ? Il me pourrit les yeux et Sarah crache des doutes. J'ai besoin d'une canne pour avancer. Je ne te demande rien. Je veux juste savoir que toi, tu vas avancer pour moi. Que tu ne renonceras pas. Pour moi.
On était au bord du lac la dernière fois avec les trois. On se promenait. Enfin concrètement j'étais seule mais lorsqu'on rêve assez fort, nos rêves sont réels. C'est l'avantage à être fou. On se promenait donc au bord de ce lac. Hadrien souriait encore. Mon dieu, j'en pleure d'y repenser. Sarah restait à côté d'Alex. Ils marchaient juste. Le long du lac. Et je me suis arrêté. On est donc allé s'assoir, les pieds dans l'eau. J'ai eu un pressentiment affreux, comme la première fois. Est-ce que j'aurai pu aider Hadrien ? Il me regardait avec toute l'affection qu'on porte à sa meilleure amie. Il me regardait et j'ai eu de la peine pour lui mais je ne savais pas pourquoi. Hadrien est venu s'assoir à côté de moi. On est restés silencieux tous les deux pendant que les deux autres s'amusaient à effrayer les canards et les cygnes. L'avantage avec le froid hivernal, c'est qu'il n'y a personne qui vient se frotter à toi, que tu peux t'incruster dans un paysage sans erreur.
J'ai besoin d'aide. Je le sais. Je ne sais pas à qui appartient cette larme. Je ne me rappelle pas pourquoi ils ont fait ça. Je ne sais pas ce qui s'est passé dans cette chambre. Je me rappelle juste de ces pleurs. Je me rappelle de cette moquette sur laquelle il était assis. Je me rappelle du regard de sa sœur. Je me rappelle de la chute, du bruit, du sourire. Je me rappelle du balcon. Je me rappelle de cette putain de fenêtre, je me souviens parfaitement du dernier regard qu'elle nous a adressé avant de disparaître. Hadrien l'a perdue mais à la longue je me demande si moi aussi je ne l'aurai pas perdue. Lui a perdu sa raison, son sang-froid, son immortalité. Aurai-je perdu quelque chose d'aussi important et vital pour moi ?
J'avais tort. Je ne suis pas assez forte pour les porter tous les trois. Regarde dans quel état il est. Il n'arrive même plus à respirer tellement la douleur est grande. Regarde le mon fils. Mon petit garçon. Regarde le s'effondrer sur ce mur en se tortillant de douleur. Et regarde moi. Moi, je souffre pour n'importe quoi, pour du vent, pour quelqu'un qui n'existe pas.
C'est un transfert ma chère patiente. Je te jure, je le jure, je jure que le prochain a m'appelé sa chère patiente, je lui fais subir le même sort qu'à cet enfoiré dans ce putain d'immeuble.
Mais n'empêche ? Aurait-il tort ? Il faut chercher. Il faut qu'on arrive à trouver. Je ne sais pas où exactement le temps s'est effacé. Je ne sais pas non plus quand tout s'est envolé... Tu veux bien hurler avec moi ? Je ne suis pas sure d'y arriver seule...

vendredi 5 janvier 2007

Ouvre les yeux

Hadrien est assis sur son lit. Il regarde le sol et fait courir des souvenirs dans sa tête. Sa gorge se serre, ses yeux se mettent à pleurer. Il sent son coeur battre si fort, le faire tellement souffrir qu'il pense soudainement se l'arracher. Il relève la tête, regarde par la fenêtre cet arbre dans le jardin qui est plus grand que la maison familiale. Il repense à une ballade qu'il a fait dernièrement. Il repense à des éclats de rire. Il repense à tout ce qui pourrait lui faire oublier ce qui s'est passé hier. Mais pourquoi ça ne s'en va pas ? Pourquoi ce n'est pas un simple cauchemar ? Pourquoi la réalité ne reprend-elle pas le dessus ? Il s'énerve. Il se met à pleurer. La tristesse a élu domicile dans sa tête, le désespoir y sous-loue une chambre désormais.

Marla et lui marchent vers un grand bâtiment plus large que haut mais comprenant à peu près une douzaine d'étages. Le bâtiment n'est pas plat, il forme comme une sorte d'angle droit légèrement plus ouvert. Hadrien va se poster dans une chambre dans l'aile droite. Marla va opérer dans une chambre du même côté mais dans l'aile gauche. Par la fenêtre, ils pourront se voir, d'un coup d'oeil vérifier que tout fonctionne, que tout est au point.
Hadrien pose ses affaires dans la chambre. Il va directement sur le balcon repérer où se trouve Marla. Il attend. Il regarde. Une silhouette apparaît. Elle s'approche du rebord, le regarde. Elle sourit. Il lui rend son sourire. Elle fait un signe de tête puis retourne à l'intérieur. Ca ne devrait pas être long.
Il regarde en dessous si c'est si haut. Hadrien n'a jamais eu le vertige. Il a toujours adoré regarder à quelle distance il se trouve lorsqu'il est en hauteur. Il aime imaginer qu'il tombe mais que jamais il ne subira de chute. Puis il regarde au loin. Devant lui, il y a un bâtiment qui lui gâche le paysage. Un autre grand bâtiment. On se rend aisément compte que si ce bâtiment n'était pas là, on aurait une superbe vue sur la plage, la mer, l'horizon et par extension, un magnifique coucher de soleil. Il n'est pas romantique, mais il réfléchit beaucoup.

Son oeil est attiré vers le balcon de Marla. Il tourne la tête et voit qu'elle se débat. Un homme tente de la faire basculer par dessus la rambarde, il la pousse, elle le gifle, il la frappe, la saisit par les cuisses et la balance dans le vide. Hadrien n'a pas le temps de réagir, d'aller à la chambre, de réfléchir, c'est déjà fini.
Et y'a ce putain d'arbre qui l'empêche de voir où est Marla, il refuse de croire mais veut savoir. Son souffle est coupé et il la cherche du haut de ce balcon si haut. Il n'a pas le temps de pleurer. Il se redresse et regarde le balcon de l'autre côté. Il voit l'homme qui ne se cache pas, qui reste sur ce balcon, qui contemple son oeuvre. On croirait presque qu'il est heureux.

Il avale sa salive, ferme les yeux, inspire, relâche sa respiration et ouvre les yeux. Ca va commencer.

Il saisit son sac, celui-là même qu'il avait laissé dans l'entrée, il sort de la chambre, ne la ferme pas, court dans les couloirs jusqu'à cette chambre. Ca ne prendra pas longtemps à retrouver la porte. Il sait où Marla était partie. Il rentre, fixe sa cible, lui lance un poignards dans l'arrière de chacun de ses genoux. Il se précipite vers le balcon, saisit l'homme par les cheveux et le traîne jusque l'intérieur de la chambre, prend le bras droit de l'homme, un couteau, un large couteau, plante l'arme dans la main afin qu'elle soit plantée à même le sol. Il regarde l'homme, stupéfait, horrifié de voir comment la situation a tourné.
Hadrien se lève, allume la lumière, ferme les volets. Il va fermer la porte. Il reste quelques instants à regarder l'homme à terre. La colère monte. Il retourne vers lui, saisit son autre bras mais ne lui réservera pas exactement le même sort qu'à l'autre.

Trou noir.

Hadrien a fini. Il va à la fenêtre, ouvre les volets, se dirige sur le balcon, cherche où est Marla mais il n'y a plus rien. Tout a été embarqué, emballé, nettoyé par les flics, les ambulances. D'ailleurs, faudrait voir à pas traîner dans le coin trop longtemps. Il s'en va.


Sarah entre dans la chambre. Hadrien est assis sur le sol, recroquevillé sur lui-même, il pleure. Sa chemise est maculée de sang. Sarah s'approche de lui, affolée. Mon dieu, qu'est-ce qui t'est arrivé ?
Je l'ai perdue.

vendredi 22 décembre 2006

Doutes et Découvertes

Extrait du journal de Sarah :

19 août. Cela fait plus de deux mois que je n’ai rien noté dans ce journal. Beaucoup de choses à raconter donc. Je suis dégoûtée par le genre humain. Je trouve ça déplorable à mon âge mais c’est le cas. Les meilleures amies d’enfance me tournent le dos ou ne trouvent d’intérêt à ma conversation que pour pouvoir approcher mes frères. Les hormones commencent à faire effet. Maman m’en avait parlé. L’âge ingrat. L’âge où t’as des boutons pleins la gueule, où ton « corps se transforme, ce n’est pas sale, blablabla ». C’est surtout l’âge où tu te rends compte que tes proches sont tous des hypocrites nombrilistes qui ne pensent qu’à leur intérêt personnel. L’âge où tu peux faire le tri entre les pétasses et les fils de pute. Comment ai-je pu être si idiote ? Croire que parmi ces attardés, je pourrai me trouver un ami ? C’est là que je me demande si les seuls qui méritent mon intérêt ne sont pas mes frères… Mais ils sont obligés, ils sont mes frères… Ca me tue. Ne pouvoir faire confiance à personne. Savoir qu’il est ridicule de vouloir se faire un véritable ami. La télévision montre des gens fidèles mais ça n’existe pas. Ils sont fidèles à leurs ambitions. Les vacances m’ont fait du bien. Je prends note des saloperies de cette année. Faire l’ermite n’y changera rien. Mieux vaut encore que je reste liée à ce monde de connards. Peut-être y trouverai-je quelques jeux intéressants à mettre en place ?

Extrait du journal d’Hadrien :

19 août. La petite fait la gueule depuis le début des vacances. C’est chiant ! Alexandre et moi tentons de la faire sortir mais rien ne l’intéresse. Elle reste presque inanimée, subissant ce qui l’entoure. Maman nous dit de lui foutre la paix mais je pense pas que ça lui rende service. Il faut qu’elle se change les idées. On pensait l’emmener à la fête du petit village à la fin de la semaine. Maman va râler si elle l’apprend. C’est pas Sarah qui ira nous balancer, inerte comme elle est. Alors, on va l’emmener. Ca lui fera du bien de sortir. Ca a beau être une gamine, je pense qu’elle comprend nettement mieux le monde que ces copines nymphos… J’espère qu’à la rentrée, elle va arrêter de traîner avec ces greluches. Elle est si intelligente que ce serait dommage que ces connes soient contagieuses et qu’elle gâche son potentiel.

Extrait du journal de Sarah :

22 août. Les garçons m’ont emmenés avec eux à une fête plus que ringarde. Malgré le côté très bouseux, je dois dire que je me suis beaucoup amusée. On est arrivée donc à la salle des fêtes, il y avait des jeunes qui étaient là visiblement pour se montrer. C’était vraiment à hurler de rire. Ils se pavanaient avec leur clope au bec, la cachant dès que Papa Maman étaient dans les parages. Hadrien est resté avec moi toute la soirée. Alexandre a entendu dire qu’il y avait un concert pas loin alors il s’est tiré. On ne la revu qu’à trois heures du matin. Il était dans un état second. On aurait dit qu’il avait pris de la drogue. Hadrien lui a passé un savon. Je crois qu’Alexandre a fait une connerie. Pour le moment, j’en sais rien. Donc on était à la fête pendant qu’Alexandre était parti. Hadrien m’a fait dansé, m’a présenté à certains de ses potes, m’a raconté des trucs bizarres sur la destiné. Il tient de tels propos parfois que j’en viens à me demander s’il n’a pas intégré une secte. Toujours est-il que j’ai fait la connaissance de Billy. C’est un garçon qui se la joue beaucoup. Il se donne un genre. Il se prétend bisexuel mais ça se voit qu’il est vraiment hétéro. Il fait parti de ces gens qui subissent les modes. Si le fait de se teindre les cheveux en rose devait être considéré comme rebelle, il le ferait. Victime et esclave des préjugés. Le pauvre. Ma petite taille due à mon âge l’a fait rigoler. Pourtant, lorsqu’on était seuls tous les deux, qu’on a discutés, il a été surpris. J’adore quand les gens pensent que du haut de mes 1 mètre 45, je ne peux être qu’une jeune conne écervelée. Il a pris mon numéro de téléphone. Il m’a déjà rappelé. Si jamais ce connard veut me serrer, je lui colle les flics au cul. On n’est jamais assez prudent. Mieux vaut anticiper les coups de pute. Même de la part d’un pote d’Hadrien. Bref, ce mec me semble tout à fait sympathique pour le moment. Il a beau être formaté, il a un brin de jugeote. Il admet ses torts (ce qui n’est pas donné à tout le monde). Il cherche à comprendre, il réfléchit, il ne semble pas tout prendre pour acquis. Pour un mec de 17 ans, il se sert de son cerveau. On verra bien par la suite si je vais être déçue ou non.

Extrait du journal d’Hadrien :

22 août. Sarah a fait copain copain avec Billy. Je n’aurai jamais cru que ce connard pourrait s’amouracher d’une nana si jeune ! Je compte quand même le surveiller. Il a l’habitude de tripoter tout ce qui bouge. Si jamais il touche à ma sœur, je crois qu’Alexandre ne va pas lui laisser longtemps l’occasion de respirer. D’ailleurs en parlant d’Alexandre. Hier soir, pendant que je suis resté avec Sarah, il est parti à un concert. Lorsqu’il est revenu, il m’a raconté ce qui s’était passé. Je n’arrive pas à croire que ce connard soit passé à l’acte. Je n’arrive pas non plus à croire que je semble cautionner ses crimes. J’étais heureux de le voir revenir avec du sang sur le corps. Mon dieu, il était couvert de sang. J’ai cru qu’il avait été saigner un cochon du père Marriot. Il a du bol que personne ne l’ait vu. Enfin Sarah l’a vu. Mais elle n’a rien dit. Je pense qu’elle n’a pas compris. Il n’a pas fini de me raconter mais il me semble qu’il ne se soit pas arrêter au concert.

vendredi 1 décembre 2006

Arthur

J'ai rencontré Marla il y a environ un an. On s'est tout de suite très bien entendu. On était très complice même si parfois on s'engueulait pour des conneries... Je ne suis jamais tombé amoureux d'elle mais j'avais constamment envie de la protéger. Il ne s'est jamais rien passé entre nous, que les choses soient claires. On se confiait l'un à l'autre tous les soirs. Quand on ne pouvait pas se voir, on s'appelait. Je crois qu'en un an, on n'a jamais oublié de se donner des nouvelles... Tu t'attends à ce que je dise "sauf ce soir-là". Mais arrête trente secondes ! La vie ne se passe pas toujours comme dans un épisode de ces séries débiles qui passent à la télé ! La réalité est parfois même pire que ça. Les méchants ne sont pas punis et les bons n'ont pas une vie heureuse... Sors toi les doigts du cul sinon, c'est vraiment pas la peine de lire la suite.
Donc je disais que Marla et moi, on avait une complicité sans limite. Un soir (oui, là, ça fait cliché, je te l'accorde), elle m'appelle et me dit qu'elle a rencontré un mec extraordinaire, qu'ils ont eu le coup de foudre tous les deux, qu'elle n'aurait jamais imaginé aimer quelqu'un si vite et si intensément. Mon rôle d'ami tente de la ramener à la raison mais bon, les filles, quand elles sont sur leur nuage, rien n'y fait. Et tous les jours, on s'appelle et tous les jours elle y va de son petit couplet sur Hadrien... Un mec adorable, intelligent, drôle (mais pas tout le temps) et qui la gâte. J'admets avoir été un peu jaloux parce que du coup, on se voyait moins. Il n'y en avait que pour lui. Mais au bout d'une semaine, j'y ai repensé. Elle a le droit d'être heureuse après tout. Alors j'ai arrêté d'être con et j'ai fait des efforts.
Et elle me l'a présenté. Et c'est vrai que c'est un mec bien. Y'a pas à dire, elle n'était jamais tombé sur un mec aussi bien. On est même devenu potes. Pas des amis mais disons qu'on s'entendait bien. On a été à des concerts avec lui et c'était pas trop mal. Je pensais que c'était un mec un peu coincé qui se prenait au sérieux. En fait, il a l'air comme ça. C'est la réputation qu'il a. Ce mec sait se lâcher. Il est même monté sur scène le soir où il y a eu un mort. J'sais pas si vous en avez entendu parler mais une nana s'est faite assassiner pendant qu'elle faisait un slam. C'est horrible. Y'avait du sang de partout il paraît. Nous, on n'a rien vu, on était parti avant.
Mais je sais pas pourquoi, je le sentais pas. C'est vrai qu'il était sympa, qu'il était adorable avec elle, qu'il la protégeait... En plus, c'était un mec bien ! Sans parler du fait qu'il était avec elle. En tant que personne, il était extraordinaire. Mais quand elle a oublié de m'appeler un soir, puis deux, je me suis inquiété. Et lui, je n'avais pas de nouvelles et comme elle commençait à perdre sa petite étincelle dans les yeux, j'ai tout de suite pensé que c'était lui. Alors je suis allé chez lui. Je me suis posté devant chez lui et j'ai attendu qu'il sorte. Je lui ai cassé la gueule quand il a dit qu'il ne la connaissait pas, qu'il s'en foutait d'elle, qu'il était pas du genre à s'enticher d'une pute en rigolant. Je l'ai cogné tellement fort. Il y avait le sang de sa sale petite gueule partout sur le bitume, sur le trottoir. J'étais tellement énervé que si sa soeur n'était pas sortie pour me menacer d'appeler les flics, je l'aurai sûrement tué.
Je me suis cassé, suis allé chez elle, sans réponse, sans savoir où la trouver. J'ai attendu qu'elle rentre, qu'elle appelle, qu'elle revienne... J'ai attendu pendant des heures... Je n'ai pas dormi de la nuit. Je voulais aller à sa recherche mais pour aller où ? Le lendemain matin, je suis allé chez moi. J'ai dormi un peu sur le canapé. Et puis la soeur de l'autre est venue. Elle a gueulé que j'étais qu'un connard, que je devais me renseigner avant de frapper les gens, que c'était pas Hadrien et qu'il fallait vraiment être un abruti et une brute pour ne pas s'en être aperçu... Quelle connasse ! Me faire croire que c'était pas Hadrien ! N'empêche qui lui ressemblait bien ! Il a pas de frère jumeau que j'sache !
Je la trouve culottée ! Elle rentre chez moi, me tape un scandale parce que j'ai un peu abimé son frère et tout en me traitant de monstre, elle me fait exploser la cervelle avec un fusil... J'voudrais bien savoir qui est le plus barbare des deux !

mercredi 29 novembre 2006

Amertume

Je te hais.

mardi 21 novembre 2006

Le petit oiseau est sorti

Icare est dans la chambre de son fils. Auparavant, il a monté les escaliers, les bras portant le linge que son fils a oublié de remonter la veille au soir. Ranger le salon et remettre à sa place les choses qui doivent y être. Icare a du temps devant lui ce matin, il est en congé. Il avait hésité avant de rapporter les affaires dans la chambre de son fils car, comme il l'avait enseigné à ses enfants, ils devaient se débrouiller et ne pas compter sur leurs parents. Son épouse aime tenir sa maison en ordre et ses affaires délaissées n'allaient tout de même pas provoquer un scandale mais il était préférable qu'elles soient remises à leur propriétaire. Alexandre allait rentrer tard ce soir. Il a son entraînement de sport avec son frère. Icare ne sait même plus ce que font ses fils. Du tennis ? Non, ça c'était lorsqu'ils étaient au collège... Du foot ? Non, ils n'aiment pas beaucoup le football... Oh, il ne sait plus mais tant que ça leur permet de se sentir bien dans leur peau et que ça entretient leur forme, quelque soit le sport, il les soutient, comme toujours.

Icare est dans la chambre de son fils, Alexandre. La pièce est rangée et propre. Le lit est fait, chaque chose est à sa place. Sur les murs, il y a des dessins qu'Hadrien et Alexandre ont faits ensemble. Les murs sont pourtant d'un blanc presque immaculé en-dessous. Il y a pourtant quelque chose qui attire l'oeil du père. Quelque chose qui dépasse. Oui, qui dépasse... Qu'est-ce que c'est ? Une photo ? Intrigué, il s'approche de la commode, là où on range les sous-vêtements, et saisit la photographie. Il la regarde. Son visage ne se modifie pas. Neutre avant, neutre après. Il reste immobile à contempler la photo. Qu'est-ce que ça signifie ? Vais-je devoir me mettre en colère ? Il entrouvre la bouche, laisse échapper un soupir, ferme les yeux, continue de tenir cette photo entre ses doigts. Ce moment va devoir s'arrêter. Icare. Il faut que tu fasses un mouvement. Fais quelque chose. Il rouvre les yeux sur la photo. Verse une larme. Il la remet dans le tiroir de la commode. Il s'arrête de nouveau. Referme les yeux afin de libérer une deuxième larme. Une boule commence à se former dans sa gorge mais il ne la veut pas cette boule. Il fait enfin un pas. Vers la porte. Hésite. Et si je regardais à nouveau pour vérifier ? Non. Il se dirige vers la porte. Il sort.

Icare était dans la chambre d'Alexandre. Il dévale les escaliers, cherche sa femme, ne la trouve pas. Elle est probablement dans le jardin. Qu'est-ce que je fais ? Je vais lui en parler ? Non, ça la tuerait ! Elle... Elle ne comprendrait pas. Verse toi un verre d'eau et réfléchit. Nom de dieu mais qu'est-ce que cette photo foutait là ? Qu'est-ce qu'il peut bien pouvoir foutre avec ça ? C'est quand même pas lui qui l'a prise ? Non. Ce n'est pas possible ! Il faut que je sorte. Vite, le tableau sur le frigo. "Je suis parti faire une course. Bisous." Voilà. Ca suffira pour qu'elle ne s'inquiète pas trop. Claque. La porte.


Icare s'en va. Il court à sa voiture. Il l'ouvre, se place à l'intérieur, referme la porte derrière lui, à clef. Il respire en regardant le tableau de bord. Il met le contact. J'ai assez d'essence. Mais assez pour faire quoi ? Pourquoi j'ai regardé ? Pourquoi... Bon, avance, on verra plus tard. Icare sort de l'allée, tourne à droite et s'en va faire un tour dans le village. Il passe devant la mairie, l'école, la grange. Il sort du village. La ville s'offre à lui derrière ses verts pâturages. Il roule et se demande brièvement s'il va mettre de la musique. Tout ce qu'il y a appartient à ses enfants. Oh et puis non. C'est pas le moment d'avoir un accident en regardant dans la boîte à gants. Mon vieux, t'aurais mieux fait de regarder avant, maintenant, c'est trop tard. Les premiers immeubles. La ville. Ce n'était pas une bonne idée. Il va y avoir beaucoup de circulation et des feux rouges. Fais demi-tour. Il ressort de la ville. Les chemins de terre. Oui, ça c'est une meilleure idée. On va aller faire un tour dans les chemins de terre. Au moins, il n'y aura personne. Il s'engouffre dans le premier chemin qui s'offre à lui. Au bout de quelques kilomètres à avancer dans la terre, la boue, les cailloux, il s'arrête. Personne ne le trouvera ici. Il sort de la voiture. Referme la porte et s'arrête. Il pose la tête sur le toit de la voiture. Il pleure. Il prie l'impossibilité de ce qu'il redoute.

Icare s'en est allé. Il revient à sa voiture. Une petite ballade pour oublier cette image. Il a ramassé quelques plantes, quelques herbes. Il a trouvé des bouts de bois assez joli pour faire une canne pour sa femme. Icare est un manuel. Il se dirige d'un pas beaucoup moins lourd vers le coffre. Il paraît avoir pris du recul face à ce qu'il avait découvert dans la chambre de son fils. Il fouille dans sa poche, trouve les clefs, ouvre le coffre. Il pousse la bâche, le bidon d'essence, le sac que Sarah a encore oublié et les bouteilles d'eau dont Elisabeth a repoussé le transport jusque dans le cagibi au lendemain. Il y a de drôles de tâches dans le fond. Il ne les avait jamais remarqué. C'est comme poisseux par endroit, plus foncé et très sec à d'autres. On dirait de la peinture. Ca aurait un lien ?


Icare reçoit comme une claque. Il rentre. Il agit comme si le monde allait s'écrouler. Il se dépêche de retourner dans son foyer, de trouver Elisabeth, Hadrien, Alexandre et Sarah. Il n'avait pas pu rêver et il fallait qu'il sache. Cet homme n'est pas adepte de la politique de l'autruche. Ses garçons n'allaient pas rentrer tout de suite.


Icare a reçu une claque. Il était allé voir Elisabeth, toujours les mains dans la terre à s'occuper de son jardin. Elle s'évertuait à faire reprendre les plantes que d'anciens voisins lui avaient offertes pour la gentillesse qu'elle avait témoigner à leur égard en leur faisant part de son chagrin, du fait qu'ils déménageaient. Elles manquent d'engrais, ce doit être ça, pensait-elle en entendant les pas d'Icare fouler le sol. Il y a un problème ? Ca ne va pas ? Elle le regarde, inquiète. Me faire part de quoi ? Pourquoi ta voix tremble ? ... Comment ça, c'est peut-être rien ? Tu vas me dire ce qui se passe à la fin ? C'est Sarah ? Il lui est arrivé quelque chose ? ... Quoi ! Alexandre ? Il est à l'hôpital... D'accord, je me calme. Je t'écoute. ... Oui. ... Je vois. Ce n'est pas "tout" ce que ça me fait mais enfin tu n'es pas naïf quand même ! ... Bien sûr que cette photo est à Alexandre. ... Je suppose.
La question ne se pose pas. Le choix est fait depuis très longtemps. Il était évident qu'ils en arriveraient là. C'est juste terriblement dommage qu'elle doive se servir d'Icare pour redonner un coup de fouet à son jardin. Un peu fleur bleue, Elisabeth pensait : "Finir cette histoire à coups de pelle... J'aurai pu trouver mieux".

lundi 30 octobre 2006

Inconnu(e)

Devant son miroir, Marla se regarde et se dit que finalement, la frange, ça lui va mieux. Elle se prépare avec beaucoup d'attention car ce soir, elle va faire des envieux. Ce soir, elle va tenir un rôle qu'elle n'avait pas tenu depuis quelques mois. Ca lui avait drôlement manqué.

Marla regarde le reflet de la lampe dans ses yeux noirs. Elle inspecte son nez, s'il n'est pas marqué de trop d'imperfections. Elle admire les cils qu'elle a pris soin de séparer un à un avec son nouveau mascara. Elle corrige la couleur sur sa paupière : le noir a légèrement coulé et le rouge n'est pas assez intense à son goût. Ses lèvres. Elle fait de légères grimaces avec elles afin de trouver quelle moue va lui servir au mieux pour attirer le chacal. La longue veste noire qu'elle va mettre semble mettre en valeur son corps dissimulé sous une robe qui épouse les formes voluptueuses dont elle dispose. Ce soir, Marla se prépare comme si c'était le soir le plus important de sa vie. Son sac contient tout ce qu'il faut. Elle aura de quoi se remaquiller, de quoi se rafraîchir l'haleine, de quoi se moucher, de quoi payer ce qu'elle va consommer. Elle réajuste ses chaussures, ses cheveux, son sourire et sort de la maison.

Elle se dirige vers la voiture de son père. Elle lui a subtilisé les clefs pendant qu'il était affalé sur le canapé, probablement en train de mourir de sa cirrhose du foie, espérait-elle... Elle met le contact. Elle enfourne un cd. Elle démarre, sort de l'allée et commence à chanter. Un vieil air jazzy des années soixante-dix sur lequel An chante. An est une chanteuse que Marla apprécie parce qu'elle dégage une énergie en concert qui l'impressionne à chaque fois. A la fois victime et impériale. Marla est comme ça. Marla possède cette ambiguïté aussi. Alors elle continue à chanter. Elle passe devant la salle des fêtes de la ville, devant la maison d'Alyssa, près de la vieille ferme et sort de la ville. Elle est confiante. Elle ressemble à une grande dame. Elle a 21 ans et est persuadé qu'elle a toute la vie devant elle. Elle rêve de chansons, de films hollywoodiens, d'hommes riches, beaux et célèbres. Riches étant tout de même ce qu'elle aimerait le plus. Marla n'est pas son véritable prénom. Josie ne lui correspond pas. Marla, c'est sensuel et mystérieux. Et c'est un prénom pour une brune. Depuis qu'elle s'était mise à teindre ses boucles blondes en noir ébène, elle avait effacé toute trace de Josie. Elle repensait, tout en longeant le fleuve, dépassant la limitation de vitesse, aux premières personnes qui eurent l'honneur de l'appeler ainsi. C'était bien la première fois qu'elle remerciait son père d'avoir déménagé. Mais que pouvait-il faire d'autres ? Résider à tout jamais dans la maison où sa femme avait mis fin à ses jours ? Revoir cette scène encore et encore en rentrant dans la cuisine, la pièce qu'il avait affectionné depuis sa plus tendre enfance... Désormais, il vivait sur le canapé, à l'abri des tâches de sang ou de sauce tomate. L'alcool le conserverait mieux qu'un rôti de porc, se convainquait-il. Peu importe, Marla avait pu s'enfuir de ce trou à rat et elle en était ravie.

De l'ambition, elle en avait. Elle arrive à la vieille ville. L'architecture y est plaisante. Elle peut jouer son personnage à fond. Marla la belle, celle qui ne craint rien. La prédatrice, comme cette magnifique femme dans le film qu'elle avait vu il y a trois ans. Oui, Marla est une femme fatale. Elle va garer sa voiture un peu plus loin que sa destination. Elle prend soin de vérifier sa coiffure, sa nouvelle frange, cette mèche qui va mettre son regard en valeur. Puis elle descend. Le café-concert n'est pas loin. Elle se dirige en pensant à sa démarche, minutieusement calculée, chronométrée presque, mais dansante. Parce qu'il faut qu'on la remarque d'un regard. Il est absolument vital qu'en rentrant elle donne l'impression de posséder l'endroit. Elle l'a bien retenu. Et c'est comme ça que la suite est joué d'avance. Marla ne bouge pas la tête, elle avance, ne bouge que son regard. Celui-ci donne de l'espoir aux hommes qui la regardent. Il s'arrêtera sur sa future conquête. Marla est venue ce soir en tant que chasseuse, non en tant que chassée. Et son air impérial ne dément pas ses intentions. Elle s'assoit au bar. Elle commande, en n'omettant pas de faire de l'oeil correctement au serveur qui se trouve être dans la même faculté qu'elle. Elle espère qu'il sera le seul ce soir à savoir qu'elle n'est pas une vraie lady. Elle inspecte son verre, repose son sac près de ses pieds et attend. Elle regarde dans le miroir qui se trouve non loin d'elle. Le groupe qui joue ce soir n'est pas très connu. C'est un groupe qui vient de loin pour se faire connaître. The Phoenix. C'est joli comme nom, tiens.

Un jeune homme vient s'asseoir à ses côtés. Il commande, il a le regard dans le vide. Préoccupé, les pensées vagabondantes, il ne prête pas attention à ce qui se passe autour de lui. Il boit son verre, petit à petit. Il se sent seul mais ne veut pas de charité. Son monde ne se limite plus qu'à ce qui est à la portée de son nez. Il n'a envie de rien. Il souffle comme si le monde allait à sa perte, que tout espoir n'existait plus en lui. Il semble triste, fait des moues d'enfants avec ses lèvres, remue son verre comme s'il n'était pas à peine entamé, mais bel et bien presque vide. Il fronce les sourcils, semble réfléchir à s'en torturer.

Marla l'observe et se prend d'amitié pour lui. Peut-être qu'elle n'est pas là pour traquer ce soir. Sa foi dans le Destin la pousse à croire que s'il s'est assis là, ce n'est pas par hasard, que si elle est sortie pour venir ici, si cette pulsion l'avait amené à côté de cet homme, ce n'était pas sans raison. Cette foi presque déraisonnée qui explique tout.

Elle se pince les lèvres, réfléchit et puis merde ! Elle s'approche, tente d'entamer la conversation de manière banale.

- Salut !
- Salut.
- Tu viens souvent ?
- J'sais pas.
- Ca va pas ? Tu veux que je te laisse tranquille ?
- J'sais pas.
- Me voilà bien avancée...
- Désolé, j'ai pas vraiment la tête à jouer le jeu de la drague habituelle.
- Ca se voit.
- En plus, toi, visiblement, t'es venue pour chasser du gros gibier... J'vois même pas pourquoi tu te fais chier à vouloir faire du social avec un mec qui ne croit désormais plus qu'en son verre.
- Chasser du gros gibier ?
- En plus, t'es nombriliste.
- Tu cherches à me faire fuir ?
- A toi de voir. Tu fais comme tu veux.

Ils restent côte à côté à boire sans parler. Il regarde parfois si elle allait partir et elle, elle regarde s'il a bientôt fini son verre. Elle espère qu'il va rester toute la nuit. Il a l'air intelligent. En tous cas plus qu'elle. Les hommes plus futés qu'elle la fascinent. Lorsqu'elle était enfant, des psychiatres lui avaient dit qu'elle avait un quotient intellectuel élevé. En conséquence, très peu de personnes ne pouvaient l'égaler ou la surpasser, pensait-elle. Elle avait eu tort bien des fois mais jamais ça n'avait ébranlé ce dont elle s'était persuadée.

Pendant trois heures, ils ont joué à celui qui finira son verre le dernier. Finalement, c'est lui qui lâche prise. Il avale la dernière gorgée. Prend ses affaires, se lève, la regarde avec un air de mépris, marche vers la sortie mais prend le temps de dire "Alors tu viens ?".

Pas le temps de réfléchir s'il le faut ou pas. Elle prend ses affaires, ne semble même pas surprise de répondre sans se rebeller, le suit. Il la prend par la main et la mène jusqu'à sa voiture. Il la prie de monter. Il fait de même, démarre, sort du parking et fonce sur la route à toute allure comme si la vie d'un proche en dépendait. Il l'emmène dans une grange. Une grange bien spéciale. Le trajet se passe sans un bruit ni de l'un, ni de l'autre. Comme au bar, ils ne parlent pas. Ils arrivent, descendent, marchent jusqu'à la grande porte en bois. Hadrien la pousse et montre l'endroit, très pittoresque, à Marla. C'est très campagnard. Ils ont roulé longtemps mais ça méritait le détour. Hadrien la saisit par le cou, l'embrasse fougueusement. Hadrien se laisse aller, pour une fois. Il ne veut pas de ces soirées sanglantes où il faut travailler après s'être amusé. Là, il veut trouver le plaisir sans faire de ménage, sans trouver un endroit secret, sans réfléchir à l'alibi, aux preuves, à tout ce qui est pourtant amusant pour lui. Pour une fois, il veut s'amuser. Il veut vivre sans calculer.

Marla se laisse prendre au jeu. Elle l'a suivi, elle ne sait pas où elle est, sauf dans ses bras. Il est mystérieux, il est beau et dieu qu'il embrasse bien ! Elle se laisse coucher dans la paille, se laisse prendre par la fougue du moment. Sa robe est déchirée. La frange n'est plus en place mais on s'en fout. On s'en fout. Le plus important, c'est qu'ils vivent le moment.

Hadrien a fait l'amour pour la première fois de sa vie sans avoir rien calculé. Il ne connaît pas le prénom de cette jeune femme allongée à côté de lui. Il ne connaît pas sa famille, ne connaît pas ses amis, ne sait rien d'elle. Et ça fait du bien.